|
LA PAGE DE PEDRO
|
|
LES
BREVES DE PEDRO
|
FEU ROUGE FEU VERT
Dans cette histoire, le feu ne passe jamais à l'orange!
C'est arrivé à un "cipal" de mes amis, patron mécano à la Sec.plong. Sur le "Saphir". Au dessus de la porte des poulaines, il y avait une lumière rouge, toujours allumée, quand le clapet des purges de ballasts étaient fermés. Ce qui est souvent le cas (Il passe au vert seulement lors de la prise de plongée, après, il se referme et reste rouge indéfiniment). Donc, un gambit se pointe et demande à mon pote patron de central sec. plong, s'il peut aller à la poulaine. Et mon pote de lui répondre: "tant qu'il reste au rouge, vous ne pouvez pas y aller". Manque de pot, le "Vieux" était derrière. Mon bon "cipal" pensait qu'il allait se faire remonter les bretelles, mais le pacha s'est contenté de dire: Tant qu'il y a des cons, on en profite.... Hasta luego! Pédro.
TU VEUX PAS QU'IL MONTE SUR LE TROTTOIR
C'était lors d'un appareillage de la base Missiessy, base des sous-marins à Toulon. L'Amiral était à bord (un Amiral célèbre). Le commandant du sous-marin, avait confié la manuvre au patron du pont (Tu parles! Avec l"Amiral à bord, tous les officiers avaient la pétoche); mais çà, il ne faut pas le dire; les officiers m'en voudraient à jamais.
Donc, il man÷uvre en quittant le quai, recule, passe tout à gauche et en "avant 2", direction les passes de sortie de la darse. Soudain, un dragueur se présente face à nous. Aussitôt, le patron fait serrer à droite, pour passer le plus près possible des bords de la passe. A ce moment le CDT dit au patron: "Mais serrez à droite bon sang"
Et l'Amiral de répondre: "Dans une passe il est déjà à droite; tu veux pas qu'il monte sur le trottoir aussi!"

Y'A DU RIFIFI DANS LA BAIGNOIRE
Celà se passait au sud de Toulon, à la fin des années soixante dix (je ne précise pas volontairement). Nous étions en surface pour regagner la base. L'officier de quart, en haut de la passerelle du sous-marin Aréthuse, s'est trompé de cap, malgré les indications radar. Heureusement, le maître de CO, s'est rendu compte que nous allions percuter les "cailloux" de Porquerolles à quelques 11 nuds de vitesse et il est allé réveiller le Commandant, car il était environ cinq heures du matin. Ce dernier se lève, jette un coup d'il sur le radar et se précipite sur le micro en ordonnant: "Stoppez! A gauche toute!" Puis le CDT est monté sur la passerelle. Je n'ai pas entendu ce qu'il a dit à l'officier de quart, mais je n'aurais pas voulu être à sa place.... So long.
LE GAMBI ET LA POULAINE
Sur les sous-marins, nous avions un système de poulaines, qui était un petit sas que le mécano des auxiliaires demandait à sasser dès qu'il le voyait plein; mais la manuvre était un peu compliquée. Il fallait apprendre aux nouveaux embarqués ( Les jeunes ou les gars venant de la surface), comment faire avec le siphon. D'où l'expression: "sasser sa merde", qu'on interprétait aussi au sens figuré, bien sûr.
Un jour, un jeune "gambi" est venu nous voir au central, pour demander à sasser la poulaine. Le patron de central lui répondit qu'on venait de le faire. Devant l'air contrarié du Monsieur, le patron me dit "Vas voir, Pédro" (à l'époque, j'étais chouf). Je vais donc voir et aperçois un rondin de merde qui flotte dans la cuvette de la poulaine. Alors, ce fut plus fort que moi, je répondis au gambi, que là où l'on mettait son cul, il ne fallait pas avoir peur de mettre la main. "Mais je n'ai pas peur" me répondit-il; là malgré moi, je lui ais fait voir comment on mettait la main à la pâte.... L'histoire fait le tour du bord en un clin d'il. Plus tard, à la "chambre", le pacha m'en fit encore le reproche, me disant que des démonstrations pareilles, n'étaient pas du rôle d'un quartier-maître admissible...
LE FENWICK SUBMERSIBLE
Voilà l'histoire survenue à un chouf de l'équipe d'embarquement torpilles de la base de sous-marins à Missiéssy. Il avait un peu forcé sur la "tequila" et ce soir là, vers onze heures, il décida de faire un tour avec le fenwick de l'AMT S'amusant à longer les quais, il arriva ce qui devait arriver; tout le bazar s'est retrouvé à la patouille. A l'officier de quart accouru (service effectué par les OMS), le chouf toujours pas dégrisé, répondit "N'vous inquiétez pas Patron! Il ira pas plus loin; j'ai coupé le contact".
Amitiés, Pédro.
LA JUNON, LE PATRON ET LE SAUCISSON
C'était sur le sous-marin Junon, à la fin des années soixante. A cette époque, je faisais le quart au poste central. J'étais QM1 Torp; je me souviens de l'électricien de central que l'on avait surnommé "Tugudu". Avec le maître de central, nous formions une équipe peu ordinaire... Pendant les longs quarts de nuit, alors que nous progressions lentement par une centaine de mètre de fond, "Tugudu" me regarda et me dit, mi-figue mi-raisin: "Tu n'as pas un p'tit creux"? Bien sûr, j'opinais ( à cet âge, on a toujours faim). Alors, il tendis le bras derrière le tableau de plongée et en retira un camembert, du saucisson et je n'sais plus quoi d'autre... Devant l'étonnement du Patron de central, mon "Tugudu" ajouta: "Ben, Patron, vous n'avez plus qu'à payer la mousse... (A cette époque, les officiers mariniers avaient de la bière. Pas l'équipage).
PEDRO! TU TOURNE SEPT FOIS TA LANGUE DANS TA BOUCHE, DEPUIS?
Une nuit, sur l'Ariane, j'étais de quart aux barres arrières (En ce temps là, j'étais QM, c'était juste avant le cours de chouf; tu connais?)... Mon Patron de central était un vieux PM élec. Tu sais un de ces vieux patrons comme la marine n'en fait plus. Il devait être dans les trois heures du matin, quand le Patron me dit:
- Vas à la cuisine nous chercher deux boîtes de singe (Tu sais; le corned beef).
- Vous aimez ça, Patron?
- Je me ferais enculer pour en avoir!
- J'en ais plein dans mon caisson!
Tu imagine les paires de calottes que j'ai ramassées!

Les 4 "400 tonnes" sur la même photo: Aréthuse, Ariane, Argonaute et Amazone.
SOUS LE VENT QU'IL DISAIT
Un jour, en surface sur la Junon (J'étais QM), on vidait les poubelles par la passerelle (En plongée, nous avions un petit sas pour çà). Il y avait un vent d'enfer et la mer était plutôt "formée". Mon vieux patron du pont était de quart; il me regardais, sa pipe à la main, en me recommandant de balancer les sacs "sous le vent". Des sacs dégoulinants de tout ce que tu peux t'imaginer. Des sacs d'une odeur épouvantable. Devant ma mine pâlotte, il ferma le poing et me dit: "Si jamais tu dégueules..."

Maître PEDRO (Désiré SANCHEZ), en personne!
|
Triple
hommage aux disparus de la MINERVE et de l'EURYDICE
|
Dans ses flancs il emportait
Toute une jeune humanité,
Chers matelots disparus,
Aujourd'hui j vous salue...
J'entends encore le long sifflement
De l »air dans les ballasts hurlants...
Ils ont dû aussi l'entendre crier
En ce triste jour de Janvier...
Je n'écris pas ces mots en vain
J'ai vécu sur les sou-marins,
Je veux à la face du monde hurler
La douleur des marins oubliés!
Si dans mon âme je conserve
L'image claire de la Minerve,
Ne croyez pas que je sois fou
C'était un univers à nous...
La grande bleue clapote encore
Toujours belle, vibrante et sonore,
Gardant au fond des abysses
Le souvenir de l'Eurydice...
Pédro.
Je vivais encore en ces temps-là
mon premier embarquement
Ce qui était sûrement déjà
Le plus beau sacrement...
Les lumières sur l'océan
Des étoiles du firmament,
Frappaient l'enfant
Presque adolescent...
Je ne saurais pas dire
Et moins encore l'écrire,
Je ne pensais pas aux armes
Ne connaissais pas les armes...
J'aimais la mer et son mystère
Le grand air pur et violent
Puis les plongées austères
Tout au fond de l'océan...
Si jamais encore je pouvais
Je dirais toujours que j'étais,
Malgré tant de drames
Sous-marinier dans l'âme...
Je vous entends médire
Patriciens imposteurs,
Vous pouvez bien en rire
Les marins ont du cur....
Pédro.
Bientôt il disparaît
Au bout de la jetée,
Reste un vide sur le quai
A l'endroit où il était...
Tout à l'heure il va tanguer
Sur la longue houle rouler,
Je crois encore pouvoir dire
Ce qu'ils vont ressentir...
Puis ils seront oubliés
Perdus dans l'immensité,
Ces marins qu'on ignore
Aujourd'hui plus encore...
Mon cur est avec eux
Toujours à l'écoute,
Du souvenir douloureux
Enflammé par le doute....
Pédro
UNE MARQUE INDELEBILE !
Dans ce que je vais essayer d'écrire,
nombre de mes anciens "Frères d'Armes"se reconnaîtront,
d'autres ne seront peut-être pas entièrement d'accord avec
moi. Je reconnais à quiconque un droit de réponse, car si
je cède facilement à la nostalgie peut-être aussi
au romantisme, il n'en reste pas moins que nous avons souffert sur les
bateaux "noirs", comme on disait parfois.
Vous pourriez me répondre que nous avons été payés
pour cela, sûrement, mais l'argent suffit-il pour justifier d'avoir
passé les plus belles années de notre jeunesse au service
des Sous-Marins ?
Je sais qu'aujourd'hui tout se dénigre, mais je sais aussi que
la plupart de mes anciens Camarades comme moi-mème ; étions
fiers d'appartenir à l'Arme Sous-Marine, fiers de servir sur ces
bâtiments d'un "autre monde".
Les Français ne connaissent que trop peu leur Marine, c'est dommage
pour un pays qui possède un si long passé maritime, puissent
les quelques textes qui vont suivre, leur faire savoir que là-bas
au fond des océans des "petits gars"veillent pour eux,
pour leur pays, qu'ils n'aiment pas plus la guerre que vous ou moi, mais
qu'ils sont prêts à se battre, comme nous l'étions
; seuls ceux qui luttent vivent, c'est la destinée, je n'ai rien
inventé, je vais tenter de vous raconter...
Volontairement je ne vais pas citer de noms, ni des personnes, ni des bâtiments sur lesquels j'ai servi, afin d'éviter toute polémique et tout esprit partisan.

- Sonar tour d'horizon à
l'écoute.
Le CDT (Commandant) vient de s'asseoir sur le siège du périscope
d'attaque, il regarde la table traçante, évalue la situation
en surface, jette un il sur les GCO 2, (genre de sonar à
graphique déroulant).
- Sonar vous dormez ou quoi?
- Non CDT tour d'horizon effectué, pas de bruiteur à l'écoute.
- Bien!
Puis, il se saisit d'un micro et ordonne au barreur de direction: A droite
15.
- A droite 15 répond celui-ci... La barre est 15 à droite.
- Bien ! Venir au 090.
- Venir au 090, et quelques instants plus tard ... en route au 090.
- Bien!
A cette époque je suis encore un jeune matelot, c'était
un peu après mai 68 pour situer, cette année là,
en Janvier, nos Amis du Sous-marin MINERVE avaient disparu corps et bien,
le Général DE GAULLE alors Président de la République,
était venu à la base des Sous-marins de Toulon et j'avais
eu l'opportunité d'être dans la garde d'honneur qui lui présenta
les Armes. Je n'ai jamais oublié cet instant; mais revenons à
nos moutons si j'ose dire:
- A gauche 15
- A gauche 15... la barre est 15 à gauche.
- Bien! gouverner au nord".
- Gouverner au nord... en route au nord.
- Bien!
Le CDT vient de terminer sa "baïonnette", il a ainsi plus
de sûreté pour la détection possible d'un éventuel
bâtiment, tout là-haut en surface.
- Moteurs avant 2
Le barreur de direction répète l'ordre, puis affiche sur
les TTOM (transmetteurs d'ordres moteurs) la vitesse ordonnée.
- Les moteurs sont réglés AV 2
- Bien ! central préparez-vous à reprendre la vue, je "prends"
ajoute le CDT, l'officier de quart se dirige alors vers la "piste"
du périscope de veille .
Reprendre la vue, c'est à dire remonter à l'immersion périscopique
; c'est sûrement la manoeuvre la plus dangereuse pour un Sous-marin,
car parfois suivant l'état de la mer un cargo "lège"
peut passer au travers de la détection du sonar, si son hélice
sort un peu de l'eau sous l'effet des vagues par exemple, le risque d'abordage
est toujours possible, pour le CDT et l'officier de quart la sécurité
n'est pas un vain mot.
L'officier en Second arrive également, la reprise de vue exige
toutes les compétences :
- 30 mètres, ordonne le CDT
- 30 mètres, répète le Maître de Central.
- Pas de bruiteurs au DUUX (appareil passif de mesures de distance ) annonce
le chef de CO(central opérationnel).
- Tout est clair en surface.
- Bien! approuve le CDT.
Le Poste Central ; où se trouvent toutes les commandes de sécurité
plongée, barres, purges et chasses aux ballasts notamment, et bien
d'autres choses sur lesquelles nous reviendrons, annonce:
- Immersion 30 mètres
- Bien! répond le CDT; 12 mètres moteurs AV 4.
- 12 mètres, moteurs AV 4, répète le Maître
de Central...
Et c'est parti, je pourrais encore le faire, je revis tous ces moments
là ; bien calé sur le siège du barreur de plongée,
la barre arrière à -20, la barre avant à + 10, le
mastodonte d'acier se redresse, je suis du regard le niveau sur le tableau
de plongée en face de moi, il s'élève, avant qu'il
n'atteigne 6° ou 7° en positif, vite les barres à zéro,
prêt à contrer pour maintenir l'assiette à +10°,
cela vous paraît compliqué ? mais tout est affaire d'entraînement,
encore et encore... J'ai connu des Commandants qui n'aimaient que les
bons barreurs, entre nous c'était une véritable compétition,
un fait nous motivait (dans le bon sens du terme), être nommé
au poste de barreur de combat, nous vivions cela comme une consécration,
et je crois en effet que cela en était une... Le barreur de combat
est forcément le meilleur du bord.
Le Maître de Central en même
temps, hurle dans le porte-voix qui aboutit en dessous du central, dans
le compartiment des auxiliaires :
- Admettre 500
- O K ! répond le mécano de quart; admettre 500 (litres
d'eau)
C'est pour alourdir le Sous-marin, car à l'immersion périscopique,
la pesée varie presque toujours. Comme elle varie souvent en changeant
de vitesse.
- Immersion 12 mètres !
Assis sur le siège du périscope d'attaque, le CDT effectue
rapidement un tour d'horizon visuel, la tension retombe un peu, pas de
danger immédiat, voilà bien sûr, ce qu'espérait
le CDT ; du moins c'est le souvenir le plus réel que je garde de
l'époque, je n'ai jamais sous estimé aucun des "vieux"
(appellation un peu légère qui se donnait parfois au CDT)
sous lesquels j'ai servi, mais l'erreur est humaine et j'avoue que nous
avions plus confiance en certains officiers que dans d'autres...
- Hissez le périscope de veille... (moins discret que le périscope
d'attaque, mais plus fonctionnel)
Chaque opération, chaque ordre, doivent être donnés
en temps et en heure, suivant les consignes précises des ordres
permanents du CDT, ajoutées au cahier des consignes générales,
que tout sous-marinier doit savoir.
Les navigations se succédaient au rythme des exercices, des patrouilles,
dont certaines étaient qualifiées de "guerre",
car là nous embarquions effectivement des torpilles de combat,
c'est-à-dire des torpilles réelles, les torpilles d'exercices
que nous lancions régulièrement, se récupèrent
ensuite, elles n'ont pas de charge explosive mais un système qui
permet de connaître son parcours et de savoir si une véritable
à sa place aurait atteint la cible visée.
C'est si loin tout çà,
et pourtant il me semble que je viens tout juste de quitter la Marine.
Je ressens encore l'ambiance du poste équipage, les moments de
détente après le quart, là nous nous retrouvions
tous, Mécanos, Électriciens, Torpilleurs, DSM (spécialistes
de la détection sous-marine) Radio etc... quelques soient nos spécialités
propres, d'abord nous étions tous Sous-mariniers, je l'ai dit au
début nous étions fiers de l'être. Personnellement
je le suis encore...
Le repas du soir s'achève, il est 19 H 45, c'est bientôt
la relève de quart, les camarades que nous allons "relever"attendent
sûrement avec impatience leur tour de passer à table, aussi,
vite une dernière gorgée de café, du poste central
la diffusion générale du bord annonce:
- "Relève de quart, 3ème tiers de quart, relève
des chefs de compartiment" .
Et c'est reparti pour quatre heures de temps, mais après il y aura
pour le 3ème tiers une"longue nuit" jusqu'à 08
H00 du matin. ( Un équipage est divisé en trois tiers )
A peine installé sur le siège
de la barre de plongée arrière, le Maître de Central
m'annonce :
- Petit on va faire du schnorchel, ça remue là-haut, je
compte sur toi.
- Pas de "pet" Patron, c'est "nous les meilleurs".
l'électricien de quart au central s'installe devant la commande
des chasses aux ballasts, c'est la consigne, il le sait et le fait sans
ordre particulier ; nous formons un bloc tous ensemble, en même
temps il me lance un clin il, ces instants me font encore chaud
au cur (chasses aux
ballasts : au moyen d'air comprimé à 250 bars, permet de
chasser l'eau des ballasts et de redonner au sous-marin une flottabilité
positive pour son retour en surface, ou étant en plongée
pour s'alléger rapidement si nécessaire, en chassant aux
ballasts avants par exemple).
C'était une façon de nous préparer aux difficultés, car la navigation au schnorchel par gros temps, demande une attention de chaque instant ; sur les sous-marins classiques il est obligatoire de recharger les batteries qui servent a alimenter les gros moteurs électriques de propulsion, pour ce faire nous disposions d'un "tube d'air"(schnorchel), qui se hisse comme un périscope, il est doté a son sommet d'un clapet qui se ferme automatiquement si l'eau le recouvre, donc il permet de s'alimenter en air de l'extérieur, air indispensable aux diesels qui sont des groupes électrogènes servant à la recharge électrique des éléments ( sortes de grosses piles électriques) situés dans les cales batteries. Je ne veux pas me montrer trop technique, mais il faut bien essayer d'expliquer certains matériels d'un sous-marin.
- Central, 12 mètres!
- 12 mètres répète le "patron"( nom donné
aux gradés dans la Marine, appellation officieuse, qui s'applique
à partir du grade de Maître, et qui correspond dans les autres
Armes au grade de Sergent-chef )
- Allez casse bon sang !
Le patron est inquiet il craint que je ne manque la reprise de vue, car
c'est toujours possible, trop haut ce serait ce qu'on appelait un "baignoire",
c'est-à-dire que le kiosque du sous-marin sortirait au-dessus de
la surface ; comme indiscrétion c'est impardonnable, trop bas les
officiers ne verraient rien dans les périscopes, danger certain,
non ! Il faut 12 mètres , d'où le "sermon" du
patron, mais plus facile à dire qu'a faire surtout par gros temps,
alors c'est la "bagarre", amener le sous-marin là où
il faut, c'est le rôle du barreur et du patron de central ; pendant
ce temps, dans les autres compartiments ils ne "rigolent" pas
non plus, les Mécanos et les Électriciens de quart dans
le compartiment propulsion s'affairent aussi, la charge électrique
des cales batteries repose d'abord sur eux.
- Hissez le tube d'air !
- Hissez le tube d'air, répète le patron, tout en portant
la main sur la commande de hissage.
Toutes ces manoeuvres se faisaient d'instinct, il fallait être entraînés,
conditionnés, cent fois sur le métier...
- Central la vue !
Un petit coup de barre "malheureux" et le sous-marin est descendu
trop bas ; toute erreur est de suite sanctionnée, le clapet du
tube d'air s'est refermé, les diesels à ce moment-là
pompent l'air du bord, qui bien sûr se met en dépression,
vite remonter avant de provoquer "l'alerte " et surtout redonner
la vue au servant du périscope.
- Charge réglée à
1200 (ampères) annonce la propulsion.
- Le patron de central le répète au C.0. ( Où se
trouve l'officier de quart )
- Bien reçu! répète celui-ci...
Quand un équipage est bien entraîné, chaque geste,
chaque compte rendu est précis, c'est très important pour
la sécurité du bâtiment ; sur un sous-marin chaque
homme doit être concerné par tout ce qui peut arriver.
Alerte ! 150 mètres.
Aussitôt le Patron de Central appuie trois fois sur le Klaxon d'Alerte
qui diffuse dans tout le bâtiment un son guttural et inconfondable
avec un autre, en même temps des lampes d'alerte clignotent, dans
l'instant ; tout s'arrête, se ferme, se rentre, les diesels et leurs
échappements extérieurs, le tube d'air, les aériens,
( toutes les antennes qui se hissent du C.O. comme des périscopes
), puis le silence retombe, à nouveau le sous-marin est prêt
à repartir vers les profondeurs...
- Immersion 150 mètres, annonce la diffusion générale,
ronde d'étanchéité.
Alors chaque compartiment vérifie et rend compte d'une fuite ou
de toute autre anomalie, si c'est le cas pas question d'aller plus bas
avec le moindre problème.
Nous étions bien jeunes sur ces bâtiments, à quelques
exceptions près les plus "vieux" parmi les Officiers
Mariniers ne dépassaient guère la trentaine, le Commandant
à peine plus, je dois dire aussi que "l'esprit" Sous-marinier
se forge en étant jeune ; les conditions de vie sont assez particulières
sur ces bâtiments, il faut accepter de supporter les autres dans
la promiscuité ; là encore c'est facile à dire, mais
vivre sans se laver pendant un temps assez long n'arrange pas le caractère,
partager la couchette non plus, c'est-à-dire deux couchettes pour
trois, vu qu'un sur trois est toujours de quart. (On appelait ce système
"couchette chaude") De plus la place manquait pour ranger nos
affaires, mais il fallait faire avec... (le CDT était le seul à
posséder sa couchette et sa cabine personnelle)
Deux ans environ après le
sous-marin MINERVE, nous avons encore perdu l'EURYDICE, je cite le nom
de ces bâtiments, parce que je crois le devoir à leur mémoire
; à l'époque ces événements furent la "proie"
des journalistes, mais peu de gens doivent s'en souvenir, c'est ainsi,
le monde oublie vite, personne ne peut l'éviter...
Toutefois je suis certain que les sous-mariniers eux l'on encore en mémoire.
Je me souviens d'avoir appris ce second drame étant nous aussi
en mer, je revois toujours le visage de mes compagnons, quelques uns ont
pris la décision de quitter les sous-marins à cet instant,
je ne leur en veux pas, c'était tout à fait compréhensible,
mais dans l'ensemble peu sont partis.
Je ne souhaite pas m'étendre sur les accidents mortels qui nous endeuillèrent également, mais je serai malhonnête de les passer sous silence, sans pour autant faire plus de commentaire.
Je dois parler aussi des Officiers
sous lesquels j'ai servi ; et vraiment quelques uns m'ont marqué,
je le redis pas question de citer des noms, je ne m'en donne pas le droit,
autant en bien qu'en "mal".
Mais une chose est sûre, avec au moins deux d'entre eux, je serai
allé au bout du monde ; savoir commander ne s'invente pas, ces
hommes là furent parmi les plus brillants Commandants de leur époque.
Je n'écris rien de révélateur pour qu'ils puissent
se reconnaître ici, si toutefois ils me lisent un jour, mais je
peux dire qu'après eux j'ai oublié tous les autres...
Beaucoup de qualités sont demandés à un Officier
de Marine, le fait d'être Sous-marinier double la dose, si j'ose
dire.
Je me souviens d'une réflexion que l'on m'a adressé jadis : parlant de moi une personne que cela n'empêcha pas de me trahir par la suite, eût la réplique suivante : "la Marine c'est sa Mère, et le CDT c'est son Père." Peut-être aviez vous raison Madame, mais en fait vous ne saviez pas à quel point, ni pourquoi.
La confiance doit être réciproque pour exister et porter ses fruits, alors poussés dans ces conditions par ces hommes de trempe qu'étaient ces Commandants dont je parle ; nous avions vraiment l'impression d'être" invulnérables", rien d'impossible à cur vaillant, non, comme le disaient les anciens légionnaires, je ne regrette rien...
J'étais entré à
l'âge de seize ans au GEM St Mandrier, ( groupe école des
mécaniciens ) puis je m'étais porté volontaire, pour
faire le cours de Missilier ASM (armes sous-marine) qui se passait alors
sur le Jean BART ; cuirassé superbe datant de la seconde guerre
mondiale, il ne m'a pas donné l'envie de devenir surfacier, mais
je dois avouer que ce bâtiment était magnifique.
J'avais l'avenir devant moi, j'en étais conscient, je crois que
j'ai su prendre ma chance, pourtant bien des gens me disaient : "que
vas-tu risquer ta peau pour la "princesse", tu as envie de finir
au fond de l'eau ?". Mais qui ne risque rien n'a rien, et puis les
poissons n'ont pas voulu de moi ; tous les jours des êtres disparaissent
de cette terre, les autres continuent leur route. Je dis cela pour les
plus jeunes, la peur n'écarte pas le danger, aussi il ne sert à
rien d'avoir froid aux yeux, mais en essayant toutefois de rester lucide...
La peur ! La peur viscérale, qui na jamais peur ? c'est d'elle
que vient le courage, car nous les sous-mariniers, nous ne sommes pas
moins ni plus courageux que les autres.
Le Président KENNEDY, si je peux me permettre de le citer ; avait une bonne définition du courage, son avis me semble juste, d'autant plus qu'il fût naufragé dans le Pacifique pendant la guerre contre les Japonais. Il a nagé toute une nuit malgré les requins, il écrira donc plus tard si je me rappelle bien : "le véritable courage, c'est d'avoir peur et de le savoir".
Après trois ans de navigation, je fus obligé de débarquer pour aller faire le cours de C.F.O.M (cours de formation d'Officier Marinier) , nous étions logés au 5ème dépôt des équipages de la flotte à Toulon, je n'en garde pas un bon souvenir de ce "dépôt". Mais les matières enseignées me plurent beaucoup, même si je n'ai pas appris grand chose sur les sous-marins (sauf sur les torpilles). Je dois reconnaître que nos instructeurs étaient à la "hauteur", enfin quelques mois plus tard, diplôme en poche, admissible au grade de Second-Maitre (Sergent), je revins plein d'envie vers les"bateaux noirs". (les sous-marins Français sont de cette couleur).
Pendant près de deux ans sur ma nouvelle unité j'ai connu un bon équipage, au-dessus de la moyenne si je peux me permettre de l'écrire, ma position de Quartier-Maître de 1ère classe admissible (au grade de Second-Maître) me donnait déjà des responsabilités intéressantes. En cette période nous faisions des lancements d'engins expérimentaux, nous étions en contact réguliers avec des ingénieurs et des techniciens de l'armement, aussi j'ai appris beaucoup de choses qui sortaient de l'ordinaire.
Puis vint le jour où je fus promu au grade de Second Maître ; passage capital, mais il me fallait changer tous mes uniformes, fini le pompon rouge, obligatoire la casquette et la cravate, les responsabilités aussi s'élevaient d'un cran, et de ce fait même, le changement d'unité allait de pair. A cette époque j'étais à deux doigts de quitter la Marine prématurément, un coup au moral, causé je crois par certaines peines de cur, mais fort heureusement je me suis repris à temps, bon ! Je ne vais pas m'étendre sur ma vie personnelle.
Le poste avant, le poste des torpilles,
il fut mon "domaine" pendant des années ; car si nous
étions tous sous-marinier, il va de soit que chacun y exerçait
aussi sa propre spécialité.
Les anciens torpilleurs, disaient parfois que le sous-marin était
construit autour d'un tube lance torpille (T.L.T), il est évident
que les sous-marins des marines militaires sont construits dans ce but.
Toutefois, tous les éléments d'une chaîne sont absolument
nécessaires, aussi pas de polémique, le cuisinier est aussi
utile que le Radio ou le Détecteur.
Les T.L.T. Donc : là aussi je pourrais encore le faire, l'embarquement
des torpilles, la mise au tube ou la fixation sur les postes de réserve.
Pour l'entretien des T.L.T., c'était un gros travail car il faut
bien voir que ceux-ci sont un vrai problème de sécurité
plongée. En effet une fuite importante sur une porte extérieure
d'un tube, et la conséquence pourrait être dramatique. Mais
je peux dire que les opérations de manoeuvres sur ces systèmes
d'armes étaient parfaitement maîtrisées.
A mon époque nous "larguions" aussi par ce moyen des
nageurs de combat, ils entraient dans un tube deux par deux, têtes
bêches, avec leurs équipements.(Seulement sur certains types
de sous-marins)
Puis remplissage du tube en eau et équilibrage lent avec la pression
extérieure, les communications avec les nageurs se faisaient à
l'aide de signaux sonores, après l'ouverture de la porte extérieure
(porte avant) du tube, ils sortaient vers leur mission...
La maneuvre était délicate, voire dangereuse pour les nageurs
; je n'ai pas souvenir de les avoir vu "flancher", ces hommes
là étaient des "durs", je crois qu'avec eux nous
avions une estime réciproque, même si nous les plaisantions
parfois...
Plus tard ce genre de maneuvre se fit par le sas de sauvetage.
"Au poste de combat", diffuse dans le bord les hauts-parleurs,
suit le"pilou pilou" habituel que répand la même
diffusion. (pilou-pilou, sorte de sonnerie spéciale qui rappelle
au poste de combat).
Pour ceux qui viennent de quitter le quart c'est la mauvaise surprise,
car chaque homme est obligé de regagner son poste assigné
d'avance. Tout l'équipage est inscrit sur un rôle, donc chacun
sait ce qu'il doit faire dés qu'un ordre "éclate".
- Disposez le tube n° 1.
- Disposez le tube n° 1, répète le Patron Torpilleur
dans l'interphone qui communique avec le C.O.
Le DSM calcul (ou électricien d'arme) à ce moment s'occupe
de la D.L.T. (Direction lancement torpille, système qui donne électriquement
à la torpille tous les éléments nécessaires,
tels que gyrodéviation, vitesse et route du but, immersion etc...)
Puis environ une ou deux minutes plus tard... tube 1 disposé. (Suivant
les types de T.L.T. les portes extérieures s'ouvrent ou pas au
moment du "feu")
- Bien reçu, répond le C.O. --- Attention pour lancer !
- Attention pour lancer répète le Patron Torpilleur.
Le CDT l'il "rivé" dans la lentille du périscope
d'attaque, prend un dernier azimut du but qu'il vise et demande :
- Route et vitesse confirmées ?
- Oui CDT répond l'Officier Torpilleur.
- Tube 1 feu !
l'Officier Torpilleur actionne l'interphone et répète "tube
1 feu !", tout en appuyant sur la commande "feu" depuis
le C.O.
Au poste torpille on répète l'ordre dans l'interphone, tout
en suivant du regard l'opération ; si cela se passe normalement,
tout sera automatique, sinon dès que le lumineux rouge du "feu"
s'allume, s'il ne se passe rien, le servant du tube fera "feu"
manuellement.
- Torpille partie, porte refermée, rend compte le Patron depuis
le poste torpille.
- Bien répond l'Officier Torpilleur depuis le C.O. décomprimer
le tube 1
- Tube 1 décomprimé. ( C'est à dire purger du tube
la pression extérieure )
- Mettre le tube 1 sur repos...
Et voilà une de plus, combien de lancements de torpilles à
notre actif ? Sincèrement je n'en sais rien, nous faisions le maximum
d'effort pour que tout réussisse, sans parler des lancements expérimentaux,
mais je n'aborderai pas ce sujet.
Sur certains types de sous-marins, nous lancions aussi des mines ; mais
fort heureusement en ce qui me concerne, ce ne furent que des mines inertes
pour exercice.
Les journées en mer sur un sous-marin sont longues et souvent pénibles à supporter si le moral n'est pas au "beau fixe", heureusement après le quart lors des interminables patrouilles, les parties de cartes apportaient leur lot de détente. On avait coutume de dire que le tarot était notre jeu "national", mais souvent au fond des curs, le souvenir de la "petite amie" laissée au bord d'un quai nous était dur à supporter, pour d'autres plus âgés, c'était les enfants, l'épouse "abandonnée" aux problèmes quotidiens...
Un sous-marin naviguant à l'immersion périscopique par gros temps, c'est quelque chose qu'il faut avoir vécu pour bien ressentir ; pour les hommes de quart au central, comme dans les autres compartiments, c'est une lutte incessante, pour ceux que le mal de mer atteint rapidement c'est aussi une souffrance continuelle. Il faut savoir que l'océan se calme seulement après avoir atteint environ trois fois la hauteur des vagues sous la surface. Avantage bien sûr que n'ont pas les surfaciers, car pour eux pas de répit, par contre sur un sous-marin en surface dans ces mêmes conditions, il faut avoir "les tripes bien en place", c'est la loi de l'océan, tous ceux qui ont navigué le savent.
Le compartiment propulsion : toute la partie arrière du bâtiment ou presque, le royaume des mécanos et des électriciens, eux aussi avaient leur part de difficultés, souvent la température y était écrasante, les problèmes nombreux. Ils étaient les" muscles" du navire, ils le savaient, ils méritent aussi d'être salués, car ils étaient les indispensables "hommes de l'ombre".
Une obligation était faite aux sous-mariniers quelque soit la spécialité, le passage dans une école spécifique ; L'ENSM (école de navigation sous-marine), pour les jeunes matelots un premier cours élémentaire donnait aussitôt droit à la petite insigne, que nous accrochions avec fierté sur le coté droit de la vareuse de sortie. Puis dès l'admissibilité au statut d'Officier-Marinier, c'était le C.S (cours supérieur), qui lui nous donnait l'insigne définitive, plus grosse que la première et bien sûr plus honorifique, mais toujours justifiée. (Pour les Commandants elle avait une distinction supplémentaire)
Les barreurs étaient aussi des veilleurs ; en plongée parés une 1/2 heure de barre, ils passaient au C.O. faire une 1/2 heure de sonar, ils "tournaient" ainsi de suite, ils étaient généralement trois par tiers, un au sonar, un à la barre de direction, un autre aux barres de plongées. En surface ils montaient chacun à leur tour dans la fosse de veille, ( ou passerelle) située en haut du kiosque qui est le point le plus haut du sous-marin, pour assister l'Officier de quart et surtout assurer une veille visuelle continue. Par beau temps c'était superbe, dès que l'océan "se fâchait" beaucoup moins, la douche était souvent gratuite... Et glacée...
Je ne vais pas parler des escales, car ce serait tomber dans une forme d'écriture qui n'est pas mon but ici.
Vint le jour où j'accédais
à mon tour au poste de Maître de Central, responsabilité
certaine, mais j'avais l'avantage de mon expérience de barreur,
aussi cette nouvelle fonction ne m'inquiétait pas outre mesure.
Disons clairement que presque toute la sécurité plongée
du bâtiment repose sur le Maître de Central, c'est de lui
que partent les réactions d'urgence, là encore l'entraînement
est intensif, il est même primordial .
Avec les galons de Maître
(Sergent-chef), venait donc la double charge de Maître Torpilleur
et de Maître de Central pour le quart en mer. Au poste de combat
ou de manoeuvre, l'Officier Ingénieur Mécanicien prend automatiquement
la relève du central.
J'ai aimé ce changement ; il est toujours important de progresser,
j'avoue que je préférais le quart au central plus qu'a n'importe
quel autre poste. Je pense qu'après avoir passé des années
comme barreur, rien d'autre ne pouvait me motiver plus.
Plusieurs fois j'ai du remplacer
un collègue sur un autre sous-marin, pendant que le "mien"
était en grand carénage. (Longue période d'indisponibilité
dans un bassin à sec où presque tout le sous-marin est entièrement
démonté, la coque vérifiée etc...) Ce fut
l'occasion pour moi d'être "secoué" un peu plus
; les Officiers du bord voulurent me "tester" en plus des renseignements
qu'ils possédaient sur ma personne. C'était normal et je
devais me plier de bonne grâce, c'est là que j'ai connu un
des deux Commandants dont j'ai parlé plus haut.
Je fus donc placé en "subsistance" sur cette unité,
le temps que le collègue se rétablisse.
Je connaissais bien sûr la plupart des "gars" du bord,
car entre la douzaine de sous-marins, qui à l'époque étaient
basés à Toulon, nous nous retrouvions tous au mess de la
base lorsque nous étions à quai.
Aprés la bienvenue d'usage et les quelques plaisanteries qui l'accompagne,
ce fut le retour en mer comme si mon unité n'était plus
dans son bassin.
Non sans une inquiétude légitime j'affrontai mon premier
quart, je peux dire que tout se passa bien, je tâchai de discerner
les capacités des barreurs et d'éventer les petits pièges
que l'Officier en Second me tendit inévitablement.
Tard un soir que nous étions "tranquillement" en évolution
lente par 80 mètres d'immersion ; l'O2 (l'Officier en second) vint
me dire que nous allions nous "poser" sur le fond. Je ne lui
cachais pas que pour moi c'était la première fois en étant
de quart à ce poste.
- Ne vous inquiétez pas, me répondit-il, je vous assiste.
- Bien ! Capitaine (appellation d'un Lieutenant de Vaisseau)
Je ne vais pas décrire ce genre de manoeuvre ; ce serait trop technique,
mais pour un coup d'essai ce fut "un coup de maître",
pourtant entre nous je n'appréciais pas ce genre de situation.
Le lendemain au poste des maîtres ; tous mes collègues me
"raillèrent" sur ma prestation de la veille, tous sauf
un, le Patron du Pont, (Officier Marinier Supérieur ayant pour
spécialité propre la navigation, donc le rôle d'officier
de quart, puis : responsable de la discipline, des vivres, un poste très
important sur un sous-marin) qui lui : rétorqua simplement :
- Moi ! j'ai vu un "subsistant" se poser sur le fond !
Les rires se figèrent, non qu'ils étaient méchants,
mais la pointe d'ironie n'était pas de mise au goût du Patron
du Pont.
Bon pas de quoi "fouetter un chat", mais je sentis là
que j'avais mérité son respect. Par la suite nous navigâmes
plusieurs fois ensembles, il m'a soutenu lors d'épreuves personnelles.
Je ne sais pas ce qu'il est devenu aujourd'hui, si un jour il trouve ces
quelques lignes je suis sûr qu'il se reconnaîtra, qu'il sache
: que je ne peux oublier son Amitié.
Les ondes d'un sonar de surface
frappent la coque en faisant un bruit de "chien hurlant"...
Le chef de C.O. s'y attendait depuis un moment. En effet le sous-marin
détecte à plusieurs dizaines de kilomètres la trace
d'un bâtiment de surface. (Dans l'eau le son voyage environ trois
fois plus vite que dans l'air, le sous-marin détecte ses éventuels
adversaires surtout en écoutant à l'aide de ses sonars passifs,
c'est-à-dire sans émettre d'ondes). Aussitôt arrivé
au C.O. le CDT décide de remonter à l'immersion périscopique
pour savoir à qui nous avons affaire ; car n'étant pas au
sein d'un exercice entre différentes unités, celui-ci s'interroge
à juste titre sur la présence d'un navire de guerre en ces
parages. Bien sûr les émissions de son sonar ne sont pas
étrangères à nos connaissances du matériel
de surface.
A peine revenu à 12 mètres, le Pacha (appellation amicale
donnée aux Commandants dans la marine) ne voit aucune présence
immédiate sur tout l'horizon, de même l'O2 au périscope
de veille ne voit rien non plus.
- CDT il doit être loin, il ne nous a sûrement pas repéré.
- Peut-être, répond celui-ci, mais je veux être sûr
de sa position, fais moi un relevé APA dessus.
(APA :antenne périscopique d'attaque ; c'est une antenne radar
installée en haut du périscope de veille qui permet d'émettre
pour connaître la distance exacte d'un bâtiment ou d'un amer).
De par ses émissions sonar son azimut nous est connu.
Installé devant l'écran du radar le chef de C.O. annonce
:
- Capitaine paré pour émission APA.
- Bien ! répond l'O2, table traçante mettez moi dessus.
(Table traçante, où s'inscrit toute la situation surface,
autour d'une "rose" symbolisant le sous-marin et qui se déplace
sous du verre transparent au fur et à mesure de l'évolution
de celui-ci).
- Vous y êtes Capitaine.
- Bien, radar une émission brève, annonce l'O2 tout en scrutant
vers l'azimut en question.
- Écho dans le 280 distance 15 000 mètres, annonce le chef
de C.O.
Tu parles ! Pour le voir à cette distance avec cette houle, fulmine
le Pacha, allez on redescend, qu'il "s'amuse" tout seul si ça
lui chante...
En effet un quart d'heure plus tard les relevés des émissions
sonar se faisaient moins nettes, plus faibles, il ne nous a pas trouvé
trancha l'O2, il n'a même pas relevé notre émission
radar.
- Fait mauvais là-haut, les gars ne doivent pas se montrer très
performants devant leurs écrans, constata le CDT.
Voilà un exemple de l'avantage du sous-marin, dans ce cas il pouvait soit se dérober, soit donner la chasse ; notre rival le plus dangereux c'est l'avion, quoique par gros temps ou loin des côtes, il reste difficile à employer.
Tout là bas au loin, les
lumières d'une côte brillent dans la nuit claire, l'Officier
de quart sur la passerelle tire sur sa cigarette, (seul endroit où
il est autorisé de fumer sur un sous-marin) le veilleur scrute
l'horizon derrière ses jumelles, le dernier point vient d'être
fait, lorsque l'interphone annonce :
- Passerelle prenez la "tenue de veille".
- le veilleur répète dans l'interphone --- les hommes de
quart en bas vont mettre le bâtiment en mesure de plonger.
Il existe trois positions pour un sous-marin opérationnel :
1- la tenue de repos (à quai)
2- la tenue de navigation (en surface)
3- la tenue de veille (pour plonger)
L'Officier de quart sur la passerelle est resté seul ; il a rendu
compte que le bâtiment est en tenue de veille, il attend l'ordre
du CDT, dès que celui-ci arrive, il annonce dans l'interphone et
en même temps dans le porte-voix qui dessert le central :
- Alerte !
Puis il se "jette" dans le sas d'accès passerelle et
en referme le panneau supérieur.
En bas dans le central tout se déroule comme à l'exercice
: le barreur de direction affiche AV4 sur les TTOM, referme le passage
de coque du porte-voix, tous les aériens se rentrent etc...
- Ouvrir les purges ordonne le maître de central à l'électricien,
après avoir appuyé trois fois sur le Klaxon d'alerte (sauf
les purges des ballasts centraux)
- 50 mètres, ordonne l'Officier de quart en arrivant en bas dans
le central (suivant la consigne du CDT, qu'il a reçu avant)
- Ouvrir les centraux dit à ce moment le Patron de Central tout
en ayant un il sur le tableau de plongée... Le bâtiment
s'enfonce, le barreur de plongée actionne les barres en conséquence
puis les purges seront refermées, la pesée corrigée,
et recommenceront les opérations inévitables en plongée...
(les purges laissent échapper l'air des ballasts qui aussitôt
se remplissent d'eau de mer, le sous-marin plonge...)
Toutes ces manoeuvres sont restées dans ma mémoire comme une marque indélébile ; mais je vais arrêter là mes petites narrations dans l'espoir de les reprendre plus tard, si toutefois cela reste possible.
La vie sépare ceux qui s'aiment ; cette phrase n'est pas de moi
bien sûr, mais elle est malheureusement un peu vraie, comme beaucoup
de gens je me suis laissé emporté par le coté profane
de l'existence, et j'ai négligé de possibles "retrouvailles".
Parfois j'ai envie de revoir Toulon ou Lorient, mais je crois qu'on ne
retrouve jamais le passé. Souvent il vaut mieux le laisser dormir
comme les bras "dorés" d'un ancienne maîtresse.
Pour éviter la déception ? Pas forcément, mais je
sais que plus jamais je ne serai embarqué sur un sous-marin, sauf
au fond de mes souvenirs, alors surface "chassez partout"...
La mise à quai est terminée, les barres à zéro,
les moteurs stoppés, le gyrocompas arrêté, le bâtiment
en tenue de repos.
L'équipage se rend à l'appel sur le quai, le CDT débarqué
le premier s'éloigne là-bas d'un pas léger.
Ce soir je referme le livre, je pourrais raconter encore, je ne le fais
pas : ni par manque d'envie, ni par manque de souvenir, mais seulement
pour rester le plus sobre possible. Aussi, si je dois continuer plus tard,
j'attendrai pour cela la prochaine relève de quart...

Pédro et un homme de barre sur le "OUESSANT"
(Qui es-tu jeune homme? Si tu te reconnais; écris-moi)

L'ARGONAUTE (Le barbu, c'est Pédro)

L'équipage de l'ARETHUSE
(Pédro, 3ème assis à partir de la gauche)