Vous nous invitez à réagir
et à témoigner, en évoquant la tristesse quauront
les Brestois de voir revenir le "Clem" en si piteux état
dans le port qui la vu naître, puis évoluer fièrement
en rade à chaque appareillage ou retour et que dire de nous,
qui y avons vécu, dormi, mangé, ri et parfois pleuré.
Je pense que beaucoup dentre
nous vivent très mal "labracadabrante odyssée"
de lex-fleuron de la marine française. Injustice est
le premier mot qui me viens à lesprit et le deuxième
est gâchis.
Jen veux réellement
à tous ceux qui ont commis cette faute, car en loccurrence
sen est une et non pas une simple erreur, trop facile, une faute
de plus me direz vous.
La cupidité de uns, les incompétences
multiples des autres, lindécisions de certains expliquent
en partie ce fiasco magistral, en dautres temps le terme adéquat
aurait été "jen foutre". No comment.
Mais je crois que lon doit
surtout parler de « linculture maritime » de la
plupart de ceux qui devaient prendre la décision de comment
finirait le "Clem". Méconnaissance chronique de nos
élites lorsquil sagit de comprendre le ressort
qui anime les gens de mer quils soient de la royale, du commerce
ou de la pêche.
Oui messieurs ! Nous aimions et
nous aimons toujours notre bon vieux "Clem", même
si vous lavez débaptisés et requalifiés
en Q790, appellation officielle dune vieille coque mal en point,
nous la réfutons, car elle nest que le résultat
des mauvais traitements que vous lui avez infligés.
Pour nous il reste le R98, ne vous
en déplaisent !
Imaginez et pour une fois prenez
le temps de nous écouter.
Le sentiment qui anime un jeune
homme de dix neuf ans, se retrouvant tout seul un matin de novembre
1970, face à lénorme masse du porte-avions et
de devoir pour la première fois en franchir la coupée,
encombré dun sac sur lépaule et dune
valise à la main et engoncé dans son caban, noubliant
pas, comme il est dusage de saluer le pavillon national dun
coup tête vers la poupe.
Emotion difficile à traduire
pour qui ne la jamais vécu, de ressentir limpression
dêtre absorbé par un monstre dacier. Je me
souviens davoir pensé que dorénavant jallai
vivre dans son ventre, il semblait ronronner comme un grand fauve
au repos, effet dû au système de ventilation.
Tout dun coup je sursaute
surpris dentendre pour la première fois le son métallique
des hauts parleurs diffusant les informations nécessaires à
la vie du bord, intonations si particulières, inoubliables.
Le premier contact que jai
à bord est le planton de service à la coupée
qui mindique dun geste désabusé la porte
du BSI, jy entre tout penaud, en voyant ma mine les "saccos"
maccueillent, mi-goguenards, mi-sévères :
_"Alors le mousse, on embarque
enfin, il y a quelques jours que lon tattend!"
Je métais payé le luxe darriver trois jours
après les autres à la suite du stage que je venais de
faire à linfirmerie du C F M.
Le « Chouf » de service
empoigne un combiné et jentends instantanément
:
"le secrétaire de
la 21ème escouade est réclamé en coursive mairie."
Il arrive et me prend en charge
pour régler les formalités dembarquement, il me
drive plus quil ne guide dans tout le navire, une peur rétrospective
me saisit, livré à moi-même je me serai perdu
dans le dédales des coursives, même avec laide
dun plan.
Arrive enfin le moment où
lon parvient dans le poste de lescouade, celui du service
"Vols" en B010 premier poste à lavant sous
les guindeaux. Linstallation se fait tranquillement, les nouveaux
collègues qui deviendront pour certains des potes, maident
et me donnent quelques tuyaux utiles. Enfin le soir arrive, je suis
crevé. Je grimpe dans ma bannette, pour ma première
nuit à bord, je dors mal, je ressens une impression détouffement
; lespace vital est réduit, mais je my ferais vite.
Et déjà le premier
appareillage arrive, jai de la chance faisant partie de la 21ème,
jai accès à la à lîlot et à
la passerelle "Avia" qui jouxte la timonerie et la passerelle
"navigation", et je peux ainsi assister à toute la
manoeuvre.
Je suis captivé par le travail
des boscos, puis des remorqueurs qui tirent, puis poussent, décollent
le mastodonte du quai et le mettent bien en ligne afin quil
puisse manoeuvrer tout seul. Je suis impressionné par la rigueur
qui règne ici et plus encore par les ordres de lofficier
de quart qui sont nets et précis, tout de suite exécutés,
rapportés aussitôt, japerçois le Pacha dans
son fauteuil qui surveille la manoeuvre dun oeil critique, il
semble satisfait. L'Amiral
commandant lescadre fait son apparition, les respects Amiral
fusent, latmosphère imperceptiblement devient plus studieuse,
je me fais tout petit dans mon coin, je me sentais privilégié,
depuis lenfance je rêvais dêtre là.
Jour après jour, je me suis
fondu dans la population du "Clem", dans les habitudes et
les rites qui régissent la vie sur un tel vaisseau, près
de deux mille hommes y cohabitent, sapprécient ou se
détestent.
Mais pas question de désordre
le navire doit remplir sa mission, aucun homme nétant
inutile à bord, il faut apprendre à supporter les autres
bon gré, malgré, autodiscipline et responsabilité
sont la règle et parties prenantes de la discipline collective.
Le "Clem" quoiquil arrive doit être opérationnel,
cest la loi du bord pour tous quelque soit le grade.
Je compris alors la véritable
signification de lexpression, former un équipage.
Solidaires, nous nous devions tous
de lêtre.
Et, vous voudriez quaujourdhui
nous oublions notre vieux tigre, vous qui navez même pas
eu le courage dabréger dignement sa vie. Vous lavez
traîné lamentablement sur les océans, oubliant
en commettant cet acte que vous avez bafoué les quelques dizaines
de milliers de marins qui ont servi à bord, faisant corps avec
lui.
Sacrilège suprême,
vous navez même pas pensé un instant, à
ceux qui y perdirent la vie, respecter le Clemenceau cest aussi
honorer leurs mémoires et il est dabord à eux.
Ceci est mon coup de gueule, mon
témoignage et je dédie ces lignes à tous ceux
que je viens dévoquer et plus particulièrement
à Gilles C. fauché à jamais par lhélice
dun Breguet Alizé sur le pont denvol.
Je me résigne tristement
à dire : vogue donc, la galère puisque Alfa Whisky ne
répond plus!
Sil vous plait, Messieurs,
faites cesser cette pantalonnade Ubuesque !
Jean-Louis